Entrevue avec les photographes de Rue Frontenac

publié par Patrick le 29 jan, 2010, sous Entrevue
29 jan

Il y a maintenant un an que le président de Québecor, Pierre Karl Péladeau, mettait le cadenas dans les portes du Journal de Montréal, déclenchant un lockout qui perdure jusqu’à aujourd’hui et qui ne montre aucun signe d’un règlement prochain.

En riposte à l’intransigeance de leur patron, la panoplie de journalistes et photographes qui s’est retrouvée sur les trottoirs a créé le site web Rue Frontenac, un site de nouvelles entièrement manié par les lockoutés. Cinq photographes de Rue Frontenac ont généreusement accepté de répondre à quelques-unes de nos questions sur l’état de leurs situations et du photojournalisme au Québec.

Démonstration anti-Bush à Montréal © Annik MH De Carufel

Démonstration anti-Bush à Montréal © Annik MH De Carufel


RP – Il semble que Rue Frontenac vous donnes la liberté de voir et créer des photos de news autrement. Comment expliquez-vous ceci, est-ce que les dirigeants des grands journaux s’autocensurent?

Annik MH de Carufel – Oui

Hugo-Sébastien Aubert – Il faut leur demander, mais je crois qu’ils « influencent » la nouvelle selon leur vision…

Alain Décarie – Les grands journaux ne s’autocensurent pas c’est une question de culture personnelle. Peu de gens dans les journaux francophones connaissent les grands photographes américains ou autres qui ont façonné le métier. Ils ne connaissent pas les forces réelles de la photo. Quand une photo dit la même chose qu’un texte, ils sont rassurés et jouent cette photo. Lorsqu’elle devient complémentaire, ça les déstabilisent. Bref, l’image est une inconnue pour plusieurs pupitres et patrons.

Olivier Jean – Surement

Rogerio Barbosa – Rue Frontenac étant libre de cadres de direction et de toute convergence, le choix des sujets et de la manière des traiter, sont à la discrétion des photographes. Certains choisissent de faire que des photos, d’autres tentent de faire du multimédia. Je vous donne en exemple, le scrum fait par Georges Laraque suite à son congédiement. Au JdeM, on aurait passé une ou deux photos, à Rue Frontenac on à passer un montage multimédia.

La réponse est OUI, que ce soit Québécor, Gesca (Powercorp) ou Canwest, il y a souvent des commandes précises et souvent de la censure sur certains sujets qui vont à l’encontre de l’idéologie de l’entreprise. Aucun journaliste de l’empire ne souhaite être assigné à Star académie, simplement parce qu’ils n’ont pas le droit de parler en mal du show…  Il s’agit ici du monde du spectacle, mais la même chose s’applique au domaine politique, surtout que Québécor et Powercorp financent publiquement des partis politiques.


Démonstration devant le consulat Israélien de Montréal © Rogerio Barbosa

Démonstration devant le consulat Israélien de Montréal © Rogerio Barbosa



RP – Est-ce qu’ils assument que leurs lecteurs ne veulent pas des photos, disons « trop artistiques » sur la couverture de leurs journaux?

Hugo – Possiblement, il faut se rappeler que le lectorat du JMTL n’est pas celui du Devoir, du NYT ou du Wall Street Journal …

Annik – Cette affirmation semble s’appliquer au Journal de Montréal.

Rogerio – C’est faux, les lecteurs se trouvent souvent devant les faits accomplis, en fait ils consomment ce qu’on leur donne et ils en redemandent. La preuve étant que le journal est présentement vide de contenu et il se lit pareil. En fait, il ne s’agit pas de faire l’éducation visuelle des lecteurs, cependant on devrait leur donner la possibilité de pouvoir choisir par eux-mêmes ce qui est ou non une bonne photo. Il faut arrêter de prendre les lecteurs pour des idiots…

Alain – Certains journaux comme la Gazette, le Devoir, le Washington Post, le New York Times, etc. connaissent la photo c’est tout.

Olivier – Je pense qu’il cherche seulement une photo pour accompagner leur titre. Les tabloïd eux cherchent une image qui leur permet de titrer dedans, pas facile a faire avec une photo artistique.

Alouettes de Montréal © Olivier Jean

Alouettes de Montréal © Olivier Jean


RP -Est-ce qu’une photo dite journalistique est vouée à être laide, terne, et plate pour éviter toute apparence de prise d’opinion?

Annik – Absolument pas. Au contraire. Plus elle a de profondeur et de
significations, plus elle est évocatrice.

Hugo – Je ne l’ai jamais vu ainsi, peut-être que la photo de news est restée un peu figée dans le temps, je parle d’ici au Québec… Car je vois tous les jours des images fortes venant des 4 coins du monde

Rogerio – C’est ce que Québécor et sa convergence QMI tentent de faire. Un seul photographe, une seule vision, une seule source, sans saveur, sans couleur et sans sentiment d’appartenance, du one picture fit’s all…  Donc des photos sans intérêt, autre que celui de rentabiliser l’empire.

Alain – Certain journaux comme la Gazette le Devoir le Washington Post New York Times etc connaissent la photo c’est tout.

Olivier – J’espère que non.

Métier Boxeur © Alain Décarie

Métier Boxeur © Alain Décarie


RP – Comment voyez-vous votre rôle de photographe maintenant que vous avez toute la liberté de créer?

Alain – Ce n’est pas ruefrontenac qui nous permet quoi que ce soit c’est notre décision. Le numérique a changé la donne en nous rendant encore plus responsable de nos images, puisque nous les traitons du début jusqu’à la fin. Parfois une prise de vue intéressante était scrappée au labo. Maintenant cette option n’existe plus. Quand c’est poche, tu en es le seul responsable. Il y a aussi la quantité de job faites à chaque jour qui influence la qualité ou l’intensité des photos, mais ce n’est pas un argument très fort. Donc la liberté vient de nous.

Hugo – Simplement avec moins de barrières, d’autocensure en se disant « anyway ils ne vont jamais passer cette shot là », alors on shoot et on publie….

Annik – Comme ce que doit être la profession de photojournaliste.

Olivier – C’est une chance de n’avoir aucune barrière que le désir de réaliser de meilleures images, d’être plus que créatif, d’être fou. C’est un luxe d’essayer et surtout de voir publier de nouvelles choses

Rogerio – Nous sommes présentement dans une ère de changement, chacun court à droite et à gauche afin de s’ajuster aux nouvelles réalités.  La liberté de créé, nous l’avons toujours eu, ce sont les dirigeants qui décidaient de les mettre ou non dans le journal. Chaque photo que je prends, j’exerce ma liberté de création, car au fond, je choisis mon ouverture, ma vitesse, mon cadre et mon sujet. Certains font ce que les boss leurs demandent, d’autre comme moi, tentent de faire différent …

Xavier Dolan © Hugo-Sébastien Aubert

Xavier Dolan © Hugo-Sébastien Aubert


RP -Pensez-vous que dans une éventuelle résolution de conflit vous pourriez revenir en arrière avec les anciennes règles?

Hugo – Difficilement …

Annik – Non. J’ai toujours fait de mon mieux pour contourner ces « supposées » lois,
et je vais continuer de le faire.

Alain – J’ai toujours eu la liberté de créer et en étant payé pour le faire pour ce qui est d’être joué évidement c’est une autre histoire qui était hors de mon contrôle, c’est pourquoi nous avions fait des blogues, ont mettaient nos photos là et ont continuent de la faire, les pupitres de Frontenac sont les mêmes qu’au journal, sauf que maintenant nous sommes plus écoutés et j’imagine que reprendre du service au journal ou ailleurs il va falloir pousser nos photos encore longtemps parce que dans les cours de journalisme ce sont des rédacteurs qui parlent des images et ils ne connaissent pas vraiment ça, d’après ce que je constate en parlant à travers mon chapeau sur la seule base de constater la réalité d’une salle de rédaction. Faut dire que sur papier sont limités par l’espace nous espérons qu’un jour sur le web cette contrainte tombe ce qui n’est pas encore le cas. C’est notre responsabilité de faire passer les bonnes shots si nous ne le faisons pas tant pis pour nous (rp – j’adore cette dernière phrase … très vrai).

Rogerio – Je ne pense pas qu’il y aura résolution de conflit dû au fait que l’employeur n’a aucune volonté de négocier. En fait, il veut imposer un nouveau modèle d’affaires, un photographe, un journaliste, une vision pour tout l’empire afin de maximiser le profit au détriment de la qualité journalistique.  Revenir en arrière, avec les anciennes règles, ne serait pas non plus un pas en avant, mais plutôt trois pas par en arrière.  Si c’est la vision que l’empire souhaite, je pense qu’il sera perdant à court et surtout à long terme.  Je pense qu’il faut au contraire, regarder en avant, voir ce que font les autres et tenter de faire mieux.

Olivier – Les règles sont faites pour être brisées! Non?


Comme vous pouvez le constater par vous-mêmes, tous n’ont pas la même réponse aux questions, preuve qu’il n’y aura pas de solution simple aux défis auxquelles photographes et journalistes devront affrontée dans les prochaines années.

Pour commémorer l’année sur le trottoir, Rue Frontenac as produit une excellente vidéo qui vaut la peine d’être vue. C’est selon moi une très bonne pièce multimédia qui donne à réfléchir non seulement sur leurs situations mais les actions de Québecor qui porte un grand coup à toute future crédibilité que ce conglomérat aurait pu espérer avoir.

Un an debout de RueFrontenac sur Vimeo.

Cette semaine étant le première anniverssaire de Rue Frontenac (et inverssement et plus négativement, du lockout), les questions  » Est-ce que Rue Frontenac pourra survivre financièrement  » et  » Est que Rue Frontenac pourra survivre et devrait t’elle survivre à une éventuellement résolution du conflit  » ont étés poser sous une forme ou une autre par beaucoup de gens.

Pour ma part, je souhaite que oui et j’espère que les annonceurs potentiel découvrirons le potentiel de ce projet et et la qualité de ses participants. Pour ce qui est de la deuxième question, je répond oui, j’aimerais voir Rue Frontenac devenir un alternative viable qui pourrait survivre à une éventuelle résolution de conflit, pourvu qu’ils ne soient pas tentés d’aller jouer dans la cours des autres. Laissez de côté les premières à scandal avec de gros titres jaunes, le surplus de sensationalisme excèsif et surtout, l’idée que je veux être informé le matin sur ce que j’ai regardé à la télévision le soir précédent …

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Guillaume

Agence photo MYOP ( Vendredi, 29 janvier, 2010 à 9:46 )

Merci RP pour une excellente entrevue.

Jose ( Dimanche, 31 janvier, 2010 à 4:35 )

je ne connaissais rue frontenac un ami me l a dit demain je lache mon journal lachez pas

florian lafreniere ( Dimanche, 28 mars, 2010 à 9:01 )